Lettre circulaire aux fidèles de Suisse

Ainsi était le monde il y a 50 ans. Il ne s’est pas amélioré depuis.

Bien chers fidèles,

La bibliothèque du prieuré de Wil contient environ 17'000 livres. Il y a quelque temps, un confrère découvrit deux feuillets dans l’un d’eux. Un des billets contenait le programme d’une mission qui fut prêchée à Realp dans le canton d’Uri par les RR. PP. Angelikus et Aldo, du 27 octobre au 3 novembre 1968 ; l’autre était un questionnaire que le curé de la paroisse devait remplir au préalable. Quel était l’état de la paroisse de Realp il y a exactement 50 ans ? Jugez par vous-mêmes sur la base de quelques questions choisies et de leurs réponses !

•    Combien de catholiques la paroisse compte-t-elle ? 250.

•    Combien d’adeptes d’autres religions ? Aucun.

•    Combien de communiants ? 220.

•    Combien de communions distribuées en moyenne par an ? 12’000.

•    Combien de personnes environ ne font pas leurs Pâques ? Trois. Parmi ces trois personnes il y a un couple d’hôteliers nouvellement installés qui font leurs Pâques ailleurs, mais ne viennent pas à l’église de toute l’année.

•    Y a-t-il des femmes et des jeunes filles qui travaillent en usine ? Non.

•    Combien de mariages mixtes y a-t-il ? Aucun.

•    Y a-t-il des situations néfastes particulières et connues de tous ? Selon le jugement des confrères, Realp est encore une bonne paroisse, bien sûr entachée des défauts d’une « petite ville » et touchée comme partout par l’esprit du monde moderne. Même si leur nombre est peu élevé, il y a aussi des abonnés au Blick.

•    Avez-vous des souhaits particuliers en ce qui concerne cette Mission ? Non, surtout que le curé et sa paroisse comprennent clairement les vérités éternelles et atteignent ainsi la fin ultime.

Quel monde intact l’on trouve encore à Realp en 1968 ! Est-ce partout pareil ? Non ! L’année 1968 est dans de nombreux pays le point culminant des mouvements d’étudiants orientés à gauche des années soixante, appelés pour cela mouvements de mai 68. A Paris par exemple, les troubles de mai 68 produisent des émeutes à longueur de journées. La police doit se retirer du quartier de l’université, le Quartier latin.

En Allemagne le mouvement étudiant s’en prend au système de valeurs existant. L’offensive majeure se fait sous les couleurs de trois idéologies, qui sont :

1.    Le communisme.

Non seulement la fortune, mais toute possession est considérée comme un mal, même le mariage est rejeté – en tant que prétendue possession d’un être humain. Comme le communisme ne fait pas la différence entre « possession » et « lien », il est opposé à tout lien en général, et les hommes enracinés sont pour lui une abomination.

Le rejet de l’autorité appartient aussi à l’idéologie communiste, à commencer par Dieu en passant par le gouvernement et jusque dans les familles. Parallèlement, les communistes ne se sont pas gênés pour imposer leur révolution par des moyens très autoritaires, même au prix de vies humaines. Quelle contradiction !

2.    La libération sexuelle.

« Qui couche deux fois avec le même appartient à l’establishment  », tel est un des slogans de mai 68. De mariage, famille, fidélité et responsabilité, il n’est plus question. La satisfaction du désir passe avant tout. C’est pourquoi l’on apprend à l’école comment éviter d’avoir des enfants au lieu de préparer les jeunes au mariage et à la famille.

3. Le féminisme : un livre fit fureur à cette époque.

Il changea le sens des valeurs de toute une génération. Il s’agit de « Le Deuxième Sexe » de Simone de Beauvoir (1908-1986) arrivé sur le marché allemand en 1968  et qui atteint jusqu’en 1983 un tirage de 300’000 exemplaires. L’auteur base son combat sur une thèse étonnante : « On ne naît pas femme, on le devient. » En d’autres termes : la différence de sexe biologique entre homme et femme est insignifiante. Tout ce qui jusque-là était attribué à la femme et jouissait d’une grande considération est anéanti en 715 pages : le mariage, la famille, la maternité, la grossesse, l’enfant. L’enfant réduirait la mère en esclavage, donc il faut légaliser l’avortement. La femme ressentirait la grossesse « à la fois comme un enrichissement et comme une mutilation. Le fœtus est une partie de son corps et aussi un parasite qui vit à ses dépens », écrit Simone de Beauvoir à la page 482. Ce livre est devenu la bible du féminisme radical et façonne la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui.

En plus de quelques actions spectaculaires du début du mouvement de mai 68, qui n’étaient pas exemptes de violence, la soi-disant « Marche à travers les institutions » que l’on escomptait se déroula ensuite bien plus paisiblement mais ne s’en montra pas moins efficace : les inspirateurs d’autrefois siègent depuis des années dans de beaux costumes sur les bancs du gouvernement et dans les rédactions des médias. Par de nouvelles lois et l’endoctrinement médiatique, la révolution sexuelle s’est accomplie dans tout le monde occidental et a pénétré jusque dans le dernier village de montagne.

Les mouvements étudiants des années 60 étaient dirigés contre deux institutions, qui forment/formaient le socle de nos valeurs : la famille et l’Eglise catholique. Qu’en est-il de cette dernière dans les années 60 ? Les papes et les évêques se montrent malheureusement prêts au compromis avec le monde.

Certes le pape Paul VI écrit en 1968 la célèbre encyclique Humanæ vitæ dans laquelle il condamne la contraception en train de se propager et qu’il déclare contraire à l’ordre voulu par Dieu. Le pape fit là ce qu’il devrait toujours faire, à savoir proclamer la vérité « à temps et à contretemps » , sans tenir compte de l’esprit du temps.
Pourtant les papes et les évêques voulurent lors du IIe Concile du Vatican (1962-65) adapter l’Eglise au monde, au lieu de proclamer les vérités éternelles sans détour. L’instauration de la Nouvelle Messe (1969) a finalement vidé les églises et se conforme au principe selon lequel « on reconnaît l’arbre à ses fruits ».

Ainsi était le monde il y a 50 ans. Il ne s’est pas amélioré depuis. De quoi aura-t-il l’air dans 50 ans ? Nous ne le savons pas. Cela peut évoluer dans deux sens différents. Ou l’effondrement de la foi et des mœurs continue de progresser et l’on trouvera dans 50 ans bien peu de traces de la chrétienté, ou alors se produit un revirement complet dans l’Eglise et la société. Une chose est certaine : la société ne fera pas du surplace, elle continuera d’évoluer. Chacun de nous doit apporter sa contribution. Ce n’est pas facile pour qui veut vivre en catholique de nos jours. Il faut une dose d’héroïsme ! Sans héroïsme et sans force d’âme il est impossible d’affirmer publiquement une foi qui est méprisée, et de résister aux tentations qui nous mettent sans cesse en danger.

En plus de l’héroïsme et de la force, il faut aussi de la générosité. Celle-ci nous aide à quitter le confort et à faire le bien. Je trouve que c’est de l’hypocrisie de se lamenter sur la législation actuelle de l’avortement et dans le même temps de ne jamais prendre part à une manifestation de Oui à l’enfant. Si nous catholiques ne faisons preuve d’aucune force d’âme et d’aucune générosité, alors les ennemis du Christ ont la partie facile. Mais si nous possédons ces vertus nous pouvons changer les choses. Jésus nous accompagne et nous fortifie, il nous encourage : « Vous aurez des tribulations dans le monde. Mais courage ! J’ai vaincu le monde » .

Abbé Pascal Schreiber

Extrait du bulletin Le Rocher c'est le Christ n° 114 – août - septembre 2018