Lettre Circulaire aux fidèles de Suisse – Le Rocher 129 – Février-Mars 2021

Trois écueils à éviter : voilà de quoi faire un bon Carême !

Bien chers fidèles,

« Medice, cura teipsum – Médecin, soigne-toi toi-même » ! Voilà un magnifique proverbe qui résume idéalement l’état d’esprit d’un chrétien débutant son Carême ! Notre-Seigneur en fait d’ailleurs lui-même usage 1.

Depuis un an, la crise du Coronavirus a déferlé sur notre pays et continue d’affecter notre quotidien. Cette année fut bien difficile à de nombreux égards, mais peut-être encore davantage dans le domaine spirituel. Beaucoup de générosité et de dévouement ont fort heureusement permis d’assurer l’essentiel : la messe et les sacrements. Même si, autour de ces fondamentaux, il reste impossible de contenter tout le monde, une seule chose doit nous inquiéter : le salut des âmes !

Cependant, au milieu de cette belle générosité que l’on a pu voir à l’œuvre, il est très important, même si c’est un peu désagréable, de noter ce qui n’a pas si bien fonctionné afin de nous soigner. On peut en effet se poser la question suivante : pourquoi, en ces temps déjà si troublés, des querelles et des divergences divisent-elles nos communautés ?

Pour bien débuter notre Carême, il me semble important de ne pas négliger d’étudier ce qui a pu et peut encore nous fragiliser. Parmi les différentes difficultés, trois me paraissent dignes d’attirer notre attention : notre utilisation d’internet, une forme de dogmatisme idéologique et enfin notre attitude envers l’autorité.

Si nous y sommes attentifs, ces difficultés ne sont pas nouvelles et elles sont même l’objet de notre combat depuis fort longtemps. Nous respirons malheureusement l’air ambiant et nous restons les fragiles enfants de notre époque.

1. Notre utilisation d’internet

Un premier aspect à mentionner est celui de notre rapport aux nouvelles technologies et tout particulièrement à l’utilisation d’internet. Je ne parle pas ici de l’aspect moral des contenus qui peuvent être visionnés : le mal qui s’y trouve est évident et il faut combattre ce fléau avec fermeté, plus que jamais !

Le problème qui nous intéresse est plus subtil : c’est notre fébrilité face au flux d’informations que nous recevons, c’est notre incapacité à faire bon usage de notre raisonnement. Nous nous méfions, avec raison, des grands médias vecteurs de la pensée unique ; nous pouvons et nous devons parfois questionner les informations qui nous sont transmises.

Mais, est-ce que cette méfiance doit nous conduire à faire confiance, les yeux fermés, à tout autre média ou autre site internet qui s’oppose à la doxa médiatique ? Evidemment que non : les mêmes règles de prudence doivent être de mise !

La force de notre jugement de prudence, c’est notre manière rationnelle d’aborder les choses et surtout de garder notre bon sens. Ne vivons pas dans un mode irréel de perpétuelle apocalypse à venir (de toute façon, il nous faut toujours être prêts !) ou ne soyons pas à l’affût de miracles pour nous sortir de la crise. Comme chrétiens, nous ne serions pas crédibles ! Soyons par contre vigilants et prudents : pour ne pas consommer abusivement de l’internet, scrutons le temps que nous y passons et les émotions qui nous agitent. Ce sont d’excellents signaux d’alerte. Ne perdons pas notre journée ni la paix de notre cœur pour des informations si intéressantes et captivantes qu’elles soient, mais souvent aussi si funestes et destructrices.

2. Le dogmatisme idéologique

Un autre élément que nous avons souvent reproché à notre époque, c’est le dogmatisme. D’emblée, que les choses soient bien claires : oui, il y a des dogmes de foi, il y a des principes et des vérités immuables.

Le problème du dogmatisme, c’est d’élever au niveau de vérités de foi ce qui n’est en fait que l’objet d’opinion. C’est un peu le propre des crises que de voir s’élever partout, et surtout sur internet, des docteurs autoproclamés en toutes sciences, virologie, médecine, théologie... Internet n’est pas un nouveau magistère. Gardons le bon sens ! On nous a souvent traités, et on nous traite encore d’intégristes, d’ultra-conservateurs pour nous dénigrer et nous avons souffert de ces dogmatismes qui empêchent souvent nos interlocuteurs de nous adresser librement la parole.

Là encore, rien ne sert d’opposer au dogmatisme un autre dogmatisme. Prenons le temps d’écouter et d’analyser les arguments des gens qui nous parlent. Surtout laissons au domaine des sciences et des opinions leur degré de certitude ou plutôt d’incertitude.

Au sujet des études scientifiques, regardez la sagesse de l’Eglise. Vous aurez sûrement remarqué qu’elle ne prend jamais position de manière affirmative pour une thèse, malgré toute sa probabilité. Elle condamne certaines théories contraires à la foi et à la morale, mais elle laisse libre de penser si telle thèse est meilleure qu’une autre : ce n’est pas du domaine de l’Eglise de trancher ce débat.

Permettez-moi à présent de faire un lien avec le point précédent. Nous sommes enfants de la culture internet, nous n’avons plus le courage de lire et d’approfondir nos connaissances. Il est tellement plus facile pour nous d’avoir des idées tout faites et très simplistes. Du masque au vaccin, en passant par la plus petite des règles sanitaires qu’on nous impose, prenons l’habitude de mettre chaque chose dans son contexte et ne prenons pas comme vérité de foi ce qui peut être l’objet d’opinions diverses et doit rester à ce niveau.

Comment voulons-nous convertir le monde, si nous n’avons pas le courage d’écouter et de répondre aux objections ? La crise de notre monde politique et religieux ne fait que s’aggraver. Il y a cinquante ans, nous pouvions faire appel à la formation catholique de nos élites, mais qu’en est-il aujourd’hui ? Il reste trop souvent l’ignorance et la méconnaissance de la vérité : à nous d’y répondre de façon intelligente !

3. Le respect de l’autorité

Enfin, le dernier aspect que j’aimerais évoquer avec vous, c’est la défaillance de nos autorités. Ce point revient souvent dans notre discours, mais l’autorité n’est-elle pas aussi en danger chez nous ?

Les Supérieurs ont pour rôle de décider quel est le choix prudentiel à prendre, ils donnent la ligne et la direction qui doivent être suivies. Il est certes important que l’autorité reste dans son domaine, qu’elle ne profite pas de ses avantages et qu’elle n’intervienne pas dans des domaines qui sortent de sa compétence. Mais il n’en reste pas moins que, dans le domaine qui est le sien et pour le bien commun des personnes placées sous sa direction, il est de sa compétence et parfois même de son devoir de prendre des décisions.

Lorsqu’à l’évidence la foi et la morale sont en jeu, il faut alors désobéir à des autorités qui nous donnent des lois iniques. Notre fondateur, Mgr Lefebvre, l’a fait et nous serons prêts, avec l’aide de Dieu, à le refaire, si nécessaire. Mais cela reste l’exception et non pas la manière habituelle d’agir.

La situation sanitaire en Suisse amène les autorités à prendre des décisions. Certaines ne nous plaisent pas et nous semblent outrepasser la compétence de nos autorités. Peut-être ! Mais aussi longtemps que la foi et la morale ne sont attaquées, l’attitude normale du chrétien est de faire confiance et d’obéir en vue du bien commun.

Pour être plus concret, nous avons été habitués à nous défier d’autorités dont les choix politiques sont habituellement douteux. Mais est-ce normal de remettre en cause et d’analyser toute décision par principe et à tous les niveaux ? Est-ce normal, par exemple, que chaque fidèle souhaite imposer sa vision et ses idées dans les mesures sanitaires à suivre pour une chapelle ? Bien sûr que non ! Il y a un ordre à respecter.

S’il ne faut pas hésiter à exposer ses doutes, voire ses désaccords, il n’en reste pas moins que le principe de base de toute société est de se soumettre à l’autorité, lorsque celle-ci prend et maintient les décisions légitimes, prises en vue du bien commun.

La meilleure défense de l’autorité, c’est justement de sanctuariser le peu d’autorité qui reste et de montrer l’exemple de la vertu. Une vertu est si facile à suivre quand elle n’exige aucun sacrifice, mais elle prend toute sa valeur lorsqu’il devient héroïque de la mettre en pratique.

Chers fidèles de Suisse,

Ne prenez surtout pas ces quelques lignes pour un reproche ou une attaque personnelle. Nous sommes tous bien atteints des maux de notre époque, mais nous pouvons en guérir ! Au détour des paroisses visitées comme des courriers reçus, ces problématiques me sont apparues dans toute leur ampleur et il m’a paru nécessaire de vous amener à y réfléchir et à garder la tête froide.

Ne perdons pas notre belle générosité pour le combat de la foi, mais gardons aussi l’unité de notre paroisse. Ne nous divisons pas pour des questions annexes. Ce n’est pas une unité à l’encontre de la vérité, c’est une unité pour la vérité ! C’est l’affirmation, dans notre civilisation si individualiste, que la notion de bien commun existe. Que Notre-Dame se rendant au Temple pour y présenter son divin Fils soit pour nous ce modèle de prudence, de soumission et d’obéissance !

Abbé Thibaud Favre

  • 1. Luc 4, 23.