Lettre Circulaire aux fidèles de Suisse – Le Rocher 126 – Août-Sept. 2020

Interview croisé des abbés Pascal Schreiber, futur Supérieur du séminaire de Zaitzkofen et Thibaud Favre, futur Supérieur de Suisse

Bien chers fidèles,

Ce numéro marque la passation de pouvoir entre supérieurs pour notre district. Nous vous proposons donc un entretien croisé.

 

• Le Rocher : Chacun d’entre vous allez quitter votre poste, l’un de supérieur de district, l’autre de prieur, quels sont vos sentiments respectifs en regardant dans le rétroviseur ?

 

M. l’abbé Pascal Schreiber : Le premier sentiment qui me vient à l’esprit, c’est la gratitude. Gratitude envers Dieu, car sans sa grâce, nous ne pouvons absolument rien. Notre-Seigneur nous l’a dit et nous en faisons quotidiennement l’expérience. Mais gratitude aussi envers tous mes collaborateurs au siège du district, à Rickenbach, puis envers tous les prieurs et confrères, envers nos religieux : les frères et les sœurs, et envers tous les fidèles. Si l’on ne peut rien sans Dieu, il faut aussi reconnaître l’immense bienfait d’une bonne collaboration qui décuple notre champ d’action.

M. l’abbé Thibaud Favre : J’apprécie l’image du rétroviseur : à l’exemple de ce que l’on peut observer dans une voiture, le pare-brise paraît bien grand face au petit rétroviseur ! Si je peux l’exprimer avec sincérité, la fonction que je découvre paraît bien démesurée face à ma maigre expérience.

Mais ma courte expérience à Enney m’a permis d’œuvrer dans un prieuré bilingue à l’apostolat très varié. C’est un peu, si vous permettez l’expression, un « district de Suisse en miniature » qui m’a permis de me préparer quelque peu à mes nouvelles fonctions.

Quitter la Gruyère ne se fera pas sans peine. Ce furent deux années passionnantes et je crois que la crise sanitaire que nous avons traversée m’a permis de vivre cet apostolat de manière encore plus intense. Mais je laisse le prieuré entre de bonnes mains et je sais que l’abbé Lukas Weber remplira cette charge avec bien plus de compétence et de succès.

• Le Rocher : Comment abordez-vous votre nouveau poste ?

 

M. l’abbé Schreiber : Tout simplement en reprenant les statuts que nous a légués notre vénéré fondateur, Mgr Marcel Lefebvre. Voici comment lui-même a décrit la tâche qui m’attend : « Les supérieurs des séminaires ont une grande et noble fonction à remplir devant Dieu, devant Notre-Seigneur, devant l’Eglise, pour leur gloire et pour le bien des âmes. C’est la seule fonction visible que Notre-Seigneur a voulu remplir ostensiblement au cours de ses trois années de vie publique. » 1 Qu’y a-t-il de plus beau que de former des âmes sacerdotales ? C’est l’œuvre par excellence de notre Fraternité et je m’en réjouis profondément.

M. l’abbé Favre : Pour dire vrai, ma nomination était vraiment inattendue et il a fallu un peu de temps pour le réaliser. Mais une fois la surprise passée, je crois qu’on attend d’un supérieur qu’il remplisse son rôle sans faire étalage de ses états d’âme. C’est le choix de la Providence par la voix des supérieurs, et c’est la légitime attente des fidèles que l’autorité remplisse sa charge. Alors, avec la grâce de Dieu et conscient de ma situation, je suis prêt à m’y dévouer du mieux possible. Maintenant, le district de Suisse est bien établi, autant au niveau du district que des prieurés. Je sais aussi que les Suisses sont patients et fidèles, mais j’espère ne pas les amener à pratiquer ces vertus de manière trop héroïque…

• Le Rocher : Les postes que vous allez occuper sont parmi les plus importants dans la Fraternité, comment pourriez-vous les présenter pour nos lecteurs ?

 

M. l’abbé Schreiber : Comme je viens de le dire, diriger un séminaire et former de nouveaux prêtres, c’est le but même de la Fraternité. Il faut façonner l’âme des jeunes séminaristes sur le modèle qu’est le Christ. Il faut donc tout au long du séminaire leur inculquer un bon esprit, une bonne discipline. Le Christ s’est fait « obéissant jusqu’à la mort et la mort de la croix ». Le Christ a enseigné, il a prié. Il faut donc aussi que les séminaristes aient une solide piété fondée sur la doctrine : « Doctrina cum pietate ». Ils doivent vraiment prendre leurs études très au sérieux. Mais ne faire qu’étudier sans vivre de piété, cela ne peut porter de bons fruits, on peut tomber dans une sorte de rationalisme, comme le disait Mgr Lefebvre. Par contre une piété sans doctrine solide conduit inexorablement à la sentimentalité et à des erreurs théologiques. En plus de cette formation, le rôle délicat et capital des supérieurs de séminaires, c’est d’accepter ou de refuser des candidats aux ordres, c’est de discerner si tel ou tel jeune homme qui se présente est réellement appelé à recevoir le sacrement de l’ordre qui imprime un caractère indélébile en l’âme et la configure au Christ. Ce n’est pas une petite chose, c’est pour l’éternité !

M. l’abbé Favre : Le supérieur de district « est responsable de la sage administration pastorale, spirituelle et temporelle de son district » : c’est l’excellent et exigeant résumé qu’en donnent nos statuts 2. Le programme est bien vaste, mais le souci principal du supérieur de district c’est d’être en quelque sorte le « curé » des différents prêtres de son district. Nos prêtres, nos frères et nos oblates se donnent avec beaucoup de générosité pour leur apostolat, ils se donnent souvent sans compter, sans épargner ni leur temps ni leurs forces. Alors, ils ont besoin eux aussi d’être écoutés, soutenus et encouragés : c’est, me semble-t-il, le rôle principal du supérieur de district et j’espère parvenir à le réaliser.

• Le Rocher : Ce sera aussi un changement de collaborateurs. Serez-vous en terre inconnue ?

 

M. l’abbé Schreiber : Au séminaire, mes principaux collaborateurs seront les professeurs. Au total, sept prêtres exercent leur apostolat à Zaitzkofen. Les deux plus âgés enseignaient déjà lorsque j’étais encore au séminaire. L’abbé Matthias Gaudron dispensait l’apologétique à Zaitzkofen et l’abbé Patrice Laroche a été mon professeur de théologie morale et de droit canon à Ecône. L’abbé Tobias Amselgruber, qui enseigne l’exégèse depuis de nombreuses années, est non seulement né la même année que moi, mais nous sommes également entrés ensemble au séminaire de Zaitzkofen en 1992. L’abbé Andreas Jeindl, notre plus jeune confrère, était mon élève à Diestedde, lorsque, jeune prêtre, je donnais les cours de religion pour les 8èmes années et m’occupais, avec d’autres confrères, de l’internat.

J’ai fait la connaissance des deux derniers prêtres, l’abbé François Berthod et l’abbé Nicolas Cadiet, dans le cadre de mon activité sacerdotale. Pendant quelques années, l’abbé Berthod et moi avons œuvré ensemble dans le district de Suisse. Je me souviens surtout d’avoir travaillé avec lui sur l’unification des carnets de notes au sein de l’Immaculata Schulverein (ISV). Il en était l’élément moteur. Il y a une photo de l’abbé Cadiet, qui le montre en train de jouer de la harpe alors qu’il terminait son année de spiritualité à Flavigny. J’étais si enthousiaste que je l’ai choisie pour la couverture de mon livre « Le choix d’un état de vie ». Par conséquent, on peut dire que je ne rencontrerai pas de visages inconnus parmi mes confrères, bien au contraire. Je retrouverai aussi de vieilles connaissances parmi les frères, puisque certains d’entre eux étaient déjà en poste au séminaire de Zaitzkofen il y a plus de 25 ans : le frère Josef, le frère Georg, le frère Leo et le frère Oskar. Les séminaristes de cette époque ne sont bien sûr plus les mêmes !

M. l’abbé Favre : Mon ministère sacerdotal a débuté à notre église de Delémont (desservie depuis le prieuré de Rickenbach) et j’y ai passé quatre très belles années entre 2014 et 2018. La maison du district et son fonctionnement ne me sont donc pas totalement inconnus. Dans l’exercice de mes fonctions, j’aurai la chance d’être entouré de deux assistants de valeur. L’abbé Philippe Lovey qui connaît parfaitement le district de Suisse, son fonctionnement et son administration. Le second assistant est quant à lui nouveau, c’est l’abbé Georg Kopf ; il me permettra, par ses conseils et ses avis, d’être au plus près des nécessités de la partie germanophone que je connais forcément moins bien. Enfin, il ne faudrait pas oublier l’abbé David Köchli qui s’occupe avec talent des questions économiques. Je serai donc très bien entouré !

• Le Rocher : Je pense que les lecteurs seraient intéressés à connaître, si vous en avez à livrer, l’une ou l’autre anecdote qui vous a marqués au cours des années passées dans votre charge.

 

M. l’abbé Schreiber : Je me souviens d’un pèlerinage à Saint-Maurice en 2018. Le soir, comme nous rentrions ensemble à Rickenbach, j’avais invité un jeune prêtre pour un sympathique pique-nique au bord du lac Léman, du côté de Villeneuve. Je devais lui annoncer qu’il allait quitter sa charge de vicaire à Delémont pour devenir prieur à Enney. Il s’agissait de l’abbé Thibaud Favre, bien sûr ! Deux ans plus tard, cette année donc, il avait été convenu avec le supérieur général que j’annoncerais à l’abbé Favre sa nomination au district. De prieur, il deviendrait supérieur, mon successeur… Je voulais introduire mon annonce par ces mots : « Est-ce que nous ne pourrions pas aller pique-niquer un de ces jours au bord du lac Léman ? » Je suis sûr qu’il aurait immédiatement compris. Mais cela n’est jamais arrivé, car l’annonce officielle de la part de Menzingen est arrivée avant que je puisse l’inviter !

M. l’abbé Favre : Peu avant d’être ordonné prêtre en février 2014, j’avais reçu une lettre du recteur de notre école de Wil qui m’invitait chaleureusement à venir célébrer une première messe. Plusieurs dates m’avaient été proposées, mais la plupart étaient placées avant même la date de mon ordination… J’ai dû retarder les échéances, mais tout a pu se dérouler comme prévu ! Par cette petite anecdote, je voulais remercier l’abbé Schreiber (c’était lui le recteur de Wil à l’époque) pour la confiance qu’il m’a toujours accordée et je crois qu’il a accordée à toutes les personnes qui ont œuvré dans le district. C’est une grande perte pour notre district, et je crois que la meilleure marque de reconnaissance qu’on puisse lui donner est de continuer cette œuvre de la Fraternité en Suisse de notre mieux.

• Le Rocher : Comme supérieurs majeurs, quels vous paraissent être les grands axes de votre futur mandat en cette année où la Fsspx célèbre ses 50 ans d’existence ?

 

M. l’abbé Schreiber : Le premier rôle d’un supérieur, c’est de faire vivre de la grâce propre à notre société. De ce point de vue, les grands axes me paraissent simples à définir : c’est que chaque membre de la Fraternité entretienne son premier amour pour le sacerdoce. Si cet amour s’est affadi, qu’il le ressuscite : amour pour Notre-Seigneur Jésus-Christ, amour pour nos statuts, amour du sacerdoce. C’est un combat de tous les jours et c’est là que se joue l’avenir de notre Fraternité.

M. l’abbé Favre : Innover dans ce domaine ne serait pas la marque de la plus grande des sagesses… La Fraternité sacerdotale a pour but le sacerdoce et tout ce qui s’y rapporte. C’est le côté sacerdotal, c’est l’essentiel et tout sera mis en œuvre pour s’y conformer : rechercher l’idéal de la sainteté sacerdotale, renouveler l’amour du saint sacrifice de la Messe, susciter des vocations… Maintenant, si un point me tient à cœur, c’est que nous sommes aussi une fraternité. Pour le dire avec d’autres mots, nous sommes une famille spirituelle. Le combat de la foi n’est pas désincarné et nous ne sommes pas de nature angélique. C’est sûrement un peu idéaliste, mais j’apprécie que les prêtres se sentent bienvenus dans les prieurés, que les fidèles se sentent épanouis dans leur paroisse et se soutiennent mutuellement.

• Le Rocher : Mgr Lefebvre aimait à évoquer l’importance de la famille chrétienne, indispensable à la christianisation de la société. Comment le voyez-vous plus concrètement ?

 

M. l’abbé Schreiber : Dans une société qui a évacué Dieu de sa sphère, le rôle de la famille chrétienne est plus important que jamais. Tout au long de ces années, j’ai pu constater combien il est difficile d’élever une bonne famille chrétienne. Mais c’est une tâche magnifique et les grâces pleuvent. J’encourage les époux à renouveler fréquemment le « oui » qui les a unis dans le sacrement de mariage, et à le vivre au quotidien. Ils ont la belle mission de conduire leurs enfants à une relation profonde et personnelle avec Dieu, à leur montrer la grandeur de la messe et à les aider à l’aimer. Mais pour cela qu’ils choisissent pour eux une bonne école catholique et qu’ils veillent à les protéger contre un des plus grands dangers à l’heure actuelle : l’esprit du monde. Qu’ils n’aient pas peur pour cela de les former à l’esprit de sacrifice. Alors la famille sera vraiment chrétienne.

M. l’abbé Favre : La règle principale de l’Eglise est le salut des âmes et l’objectif de notre société, l’idéal sacerdotal. Mais ces deux buts ne peuvent en aucun cas se réaliser sans famille chrétienne et c’est donc dire l’importance de ce sujet. La conséquence logique, c’est que nous mettons la majeure partie de nos forces dans cette bataille pour la famille. Les œuvres d’éducation occupent la part principale de nos activités paroissiales : nous aidons les familles et nous préparons les familles de demain. Ce sont bien entendu nos écoles, nos groupes des jeunes, les cours de catéchisme, les cours de formation… C’est une part énorme de notre apostolat et c’est un investissement financier très conséquent, mais c’est vrai qu’il n’y a pas de prix pour soutenir les familles catholiques !

  • 1. Statuts de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, chap. V, n° 8.
  • 2. Statuts de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, chap. V, n° 9.