Lettre Circulaire aux fidèles de Suisse – Le Rocher 125 – Juin-Juillet 2020

Dans le contexte de la Covid-19, est-ce manque de foi que de se désinfecter les mains ?

Bien chers fidèles,

Lourdes. Nous sommes en 1902. Une jeune fille d’une vingtaine d’année, Marie Bailly, souffre d’une grave péritonite tuberculeuse 1 au stade terminal et se trouve à l’article de la mort. A grand-peine, elle se rend à Lourdes. La visite de ce lieu de pèlerinage à la sainte Vierge est son dernier espoir, elle voudrait être guérie ici de sa maladie. Elle demande instamment à pouvoir se baigner dans l’eau de Lourdes. Les infirmières sont réticentes à la plonger dans l’eau à cause de son état de faiblesse. Elles craignent qu’elle ne survive pas au choc de l’eau froide. C’est pourquoi elles ne font qu’humecter le ventre de la malade avec l’eau salutaire.

Les personnes concernées ont-elles bien agi ? L’eau de Lourdes, par sa propre substance, aurait-elle pu nuire à la malade ? Les soignantes des piscines ont-elles manqué de la foi nécessaire ? Qu’auriez-vous décidé, en tant que responsables, dans cette situation ?

Dans le contexte de la pandémie du COVID-19 2 ces questions et d’autres semblables deviennent très actuelles. Quelques fidèles se posent la question de savoir si le virus peut être transmis ou non par l’eau bénite ou par les sacrements (p. ex. l’onction des malades, la sainte communion). Est-ce un manque de foi des prêtres, se demanderont certains si eux, en tant que serviteurs de Dieu, se désinfectent les mains avant de distribuer la communion ou portent un masque lors de l’extrême-onction ? Certaines réactions me font conclure que les opinions divergent. Il vaut donc la peine – hors de toute polémique – d’examiner ces questions avec objectivité.

Le Christ se rend présent dans le Saint-Sacrement de l’autel par la transformation de toute la substance du pain en son Corps et de toute la substance du vin en son Sang. Après la consécration, le corps et le sang de Jésus-Christ sont réellement, véritablement et substantiellement présents dans l’Eucharistie. Puisque dans le Saint-Sacrement de l’autel le Christ tout entier est réellement présent, nous trouvons donc simultanément, avec son corps et son sang, son âme humaine et sa divinité. La transformation ne se rapporte qu’à la substance du pain et du vin qui deviennent le corps et le sang du Christ, tandis que les apparences subsistent :

« Le pain, le vin n’y sont plus :
C’est le Corps de Jésus,
Son Corps tient le lieu du pain,
Son Sang tient le lieu du vin.
» 3

Nous nous tenons ici devant un des plus grands mystères de notre foi : caché sous les apparences 4 du pain et du vin nous adorons le Corps sacré et le précieux Sang de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ.

Voilà pour le mystère. La sainte Eucharistie soulève aussi des questions pratiques : comment traiter un fidèle atteint de la maladie cœliaque ? Puis-je, lors de la communion, lui donner une hostie entière comme aux autres catholiques ? Non. Je dois tenir compte de la maladie de ce fidèle, car les espèces du pain causent/peuvent causer une réaction allergique. Il ne me reste que deux solutions : ou je ne donne à la personne qui communie qu’une minuscule parcelle d’hostie, ou, si l’intolérance existe même pour une minuscule parcelle d’hostie, je lui présente le précieux Sang que je consacre dans un deuxième calice lors de la consécration.

Beaucoup de questions concernant le saint sacrifice sont clarifiées dans l’introduction du Missel d’autel. Le chapitre De defectibus traite des cas où quelque chose d’imprévisible survient. Sous les points 6 et 7 du chapitre 10 est expliqué ce qu’il faut faire lorsque la sainte Hostie ou le précieux Sang entrent en contact avec un objet empoisonné après la consécration. Le prêtre ne consommera dans ce cas ni l’Hostie ni le précieux Sang, il les fera se dissoudre ou se diluer dans de l’eau, et pendant ce temps, prendra une nouvelle hostie ou versera à nouveau le vin et l’eau dans le calice. Avec ces espèces, le prêtre fera une nouvelle consécration et communiera au Corps ou au Sang du Christ.

Les deux exemples cités montrent clairement que l’Eglise, dans son incomparable sagesse, distingue toujours avec précision. Dans notre cas concret, elle fait bien la distinction entre substance et apparence et en tire les conséquences appropriées pour la mise en œuvre dans la pratique.

Par analogie, cela vaut aussi pour l’eau bénite. L’eau bénite peut produire aussi bien un effet naturel que surnaturel. La bénédiction confère à l’eau une fonction surnaturelle : elle chasse les esprits impurs, efface les péchés véniels, prépare à la réception des sacrements, soutient dans les maladies, etc. Simultanément l’eau bénite détient aussi une efficacité naturelle : elle éteint la soif, peut être utilisée pour se laver les mains (ce qui serait naturellement un abus !), elle peut être empoisonnée (encore un abus !). Toutes ces choses sont des qualités de l’eau bénite sur le plan strictement naturel. Quand nous faisons usage de l’eau bénite, c’est en raison de ses effets surnaturels. Il est cependant important de faire ici aussi la différence entre action naturelle et surnaturelle. La seconde n’exclut pas la première. L’eau bénite peut donc contenir aussi des bactéries et des virus.

Je ne veux pas terminer ce texte sans revenir à Marie Bailly. Après que les infirmières eurent humecté son ventre avec de l’eau de Lourdes et l’eurent ramenée à la grotte, il ne se passa pas une heure avant que la malade ne fût définitivement guérie. Elle prit vite la décision d’entrer chez les Filles de la Charité de saint Vincent de Paul où elle mit sa vie au service de la congrégation jusqu’à sa mort en 1937. Son médecin traitant n’était autre que le célèbre docteur et plus tard prix Nobel (1912) Alexis Carrel, qui se convertit à la suite de ce miracle et écrivit le livre bien connu ayant pour titre : Le voyage de Lourdes.

Abbé Pascal Schreiber

  • 1. Maladie tuberculeuse de la paroi abdominale.
  • 2. Le 11 février 2020, l’OMS a renommé « COVID-19 » la maladie provoquée par le nouveau coronavirus. Il s’agit de la version abrégée de « coronavirus disease 2019 » ou maladie à coronavirus 2019 en français.
  • 3. Cantique de saint Louis-Marie Grignion de Montfort « Oh ! l’Auguste Sacrement », 5e strophe.
  • 4. Par apparence, on entend tout ce qui peut être saisi par les sens : dimension, étendue, poids, forme, couleur, goût et odeur.