Lettre Circulaire aux fidèles de Suisse – Le Rocher 121 – Octobre-Novembre 2019

Dieu est capable de faire tourner le mal en bien

Bien chers fidèles,

« Les péchés semblent perturber les plans de Dieu, les contrecarrer même. Mais en réalité Dieu est capable de faire tourner le mal en bien. Il gouverne le monde de telle sorte que le mal serve ses plans divins. »1

Dieu est capable de faire tourner le mal en bien. Il n’a pas besoin de nous pour cela. Mais il veut que nous prenions une part active à cette restauration, dans notre vie et dans la vie de l’Eglise. En d’autres termes : les crises sont des chances que Dieu nous donne pour nous relever, nous fortifier. Mais encore faut-il que nous les saisissions, car nous pouvons malheureusement nous aveugler au lieu de nous convertir. Et l’exemple que nous allons voir, l’illustre dramatiquement.

Il s’agit d’un professeur de science liturgique à la faculté de théologie catholique de l’Université d’Erfurt, Benedikt Kranemann, qui a publié dans la revue Herder Korrespondenz2, un essai sur le thème : « Les problèmes au-delà des vapeurs d’encens – Qu’est-ce que la liturgie a à voir avec la crise de l’Eglise ? » La question vaut la peine d’être posée et du reste, le début de son article est très prometteur : « L’Eglise catholique est secouée en ce moment par des crises qui rappellent le temps de la Réforme. » Malheureusement l’auteur, en quête des causes de la crise, aussitôt ajoute : « Face à la crise des abus, l’Eglise doit tout remettre en question, y compris la manière dont elle célèbre le culte ». La solution est radicale et loin de chercher la vraie cause du mal, Kranemann veut voir dans la liturgie le problème principal. Je résume sa thèse : la liturgie catholique donne au prêtre un rôle surdimensionné. Elle lui confère un pouvoir qui peut le conduire à une surestimation de soi, à l’intérieur de l’église et même hors de ses murs. Il faut une autre réforme liturgique qui fasse disparaître autant que possible toutes les différences entre prêtre et fidèles. L’auteur recommande par exemple que le prêtre et l’assemblée soient encensés ensemble. Ailleurs il écrit : « Ne pourrait-on pas penser que le prêtre soit assis dans l’assemblée et que, de là, il se rende aux places prévues pour les fonctions qu’il assume, que ce soit à l’ambon, à l’autel ou à un autre endroit d’où il parle ? Cela manifesterait qu’il agit en tant que partie de l’assemblée et non comme son interlocuteur. »

Puis il poursuit sa pensée par un autre exemple : « Lors d’une messe pontificale, un servant et une servante munis de l’encens et de l’encensoir s’approchent du célébrant principal et doivent faire une génuflexion devant l’évêque ou l’archevêque, afin que celui-ci puisse, de son siège, imposer l’encens. Quelle que soit l’origine de cette cérémonie, on a ici une image très problématique qui montre une subordination – s’agenouiller signifie en définitive se faire petit, s’humilier, c’est un geste d’adoration – et en même temps traduit en langage visuel le problème de tout un système. Tout cela n’est pas simplement cérébral, mais c’est de l’expérience vécue. Il vaudrait la peine d’examiner la liturgie à la lumière de ces rites, parce qu’ils expriment des hiérarchies, qui nous viennent peut-être bien de l’histoire, mais qui sont aujourd’hui partie prenante des problèmes que l’Eglise doit gérer. »

Pour résumer l’essentiel, la solution du professeur Kranemann ressemble à ceci : dans le passé, il y avait dans l’Eglise un abus de pouvoir. Afin que cela ne puisse plus jamais se reproduire, il faudrait supprimer tout pouvoir et toute hiérarchie. Un proverbe décrit parfaitement ce que fait ici Kranemann : « Jeter le bébé avec l’eau du bain ». En cherchant une solution à une crise réelle de l’Eglise, l’auteur ne fait que l’aggraver en cherchant dans la mauvaise direction.

Ce qu’il ne comprend pas, c’est que Jésus a fait du sacerdoce un sacrement, une réalité sacrée, et a donné aux serviteurs qui participent à son sacerdoce le mandat suivant : « Faites ceci en mémoire de moi »3. Au cours de l’histoire de l’Eglise, avec la coopération du Saint-Esprit, une liturgie millénaire a pris naissance, qui a conduit beaucoup de personnes à une vie de sainteté. Seulement, en 1969 eut lieu une réforme liturgique désastreuse. Alors que dans le rite tridentin la personne du prêtre restait à l’arrière-plan et que Jésus-Christ, le grand-prêtre éternel qu’il représente à l’autel, était le principal acteur, dans le nouveau rite de la messe, issu de cette réforme, presque tout dépend de la personnalité du prêtre. Le prêtre se tourne vers les hommes (et se détourne de Dieu), et nombreux sont les célébrants qui se sentent obligés d’introduire moult variété dans leur culte, pour que les fidèles ne désertent pas le sanctuaire. Benedikt Kranemann aurait aussi pu (et dû) conclure de son examen, que la réforme liturgique de 1969 a proprement échoué, et que c’est elle qui a conféré au prêtre une place qui ne lui revenait pas.

Au reste, considérer le prêtre comme le dépositaire d’une toute-puissance arbitraire, ainsi qu’il l’affirme, est bien éloigné de la conception catholique, car c’est bien plutôt le contraire qui est vrai. C’est Notre-Seigneur lui-même qui nous montre l’idéal du prêtre lorsqu’il dit à ses apôtres : « Vous savez que les chefs des nations les asservissent, et que les grands agissent sur elles en maîtres. Qu’il n’en soit pas ainsi parmi vous. Que celui qui, parmi vous, veut être grand, se fasse serviteur ; que celui qui veut être le premier, soit votre esclave »4.

Cette thématique de Kranemann fut reprise le 14 juillet 2019 à la radio suisse alémanique SRF 2. L’émission dura une demi-heure avec pour titre : Le rôle délicat de l’officiant. Quel terrible mélange d’opinions hétérodoxes présenté aux auditeurs ! Voyons cela de plus près.

Le père dominicain Peter Spichtig, directeur de l’Institut liturgique de la Suisse alémanique, prit le premier la parole. Il avait décrit un jour sa conception de la liturgie comme suit : « Il n’y a dans la messe aucun agent unique, individuel, mais plutôt un dialogue : entre Dieu et les hommes, et des hommes entre eux »5. Qu’entend Spichtig par « dialogue des hommes entre eux » ? Pense-t-il que les fidèles doivent bavarder entre eux durant la messe ?

La théologienne Elke Freitag prit également la parole. Elle conçoit la liturgie comme « un événement communautaire de dialogue ». Comme on s’éloigne de la définition donnée par Joseph Braun : « La liturgie est le culte de suppléance et de médiation que rend l’Eglise au nom et pour le compte du Christ, par des ministres autorisés et appelés spécialement par elle dans ce but, selon des formules et des règles créées ou reconnues par elle, pour la glorification de Dieu et le salut de ses membres »6. Les théologiens modernes savent-ils encore que la sainte messe est le renouvellement non sanglant du sacrifice de la croix ? Et si oui, le croient-ils ? Connaissent-ils la différence entre nature et surnature ? Les concepts de grâce et de sainteté personnelle leur disent-ils encore quelque chose ?

Des thèmes tels que le célibat et le sacerdoce des femmes furent également abordés dans cette émission-radio. Jeannette Emmenegger, une autre théologienne, prit position : « Dans l’Eglise catholique l’ordination fait en quelque sorte [sic !] partie des sept sacrements. Personnellement, je trouve que ces sacrements doivent perdurer. Mais les chemins sont divers ; on peut ouvrir, élargir le sacrement, le rendre accessible à d’autres personnes. Mais je trouve personnellement très important que l’ordination reste un sacrement. » Mme Emmenegger peut bien penser ce qu’elle veut, son opinion ne pèse pas lourd devant l’enseignement du Christ et de l’Eglise. Notre-Seigneur a institué les sept sacrements comme moyens de sanctification pour les hommes jusqu’à la fin des temps. Personne, pas même Mme Emmenegger ne peut rien y changer, ni leur matière ni leur forme.

Quant à la formation sacerdotale, le père Spichtig estimait dépassé l’enseignement classique dans les séminaires. Et il n’est pas le seul ! Dans le diocèse de Bâle, le séminaire Saint-Béat de Lucerne fait encore mieux. Les futurs prêtres s’y trouvent en compagnie des assistantes pastorales et des femmes catéchistes. Les étudiants sont répartis en groupes de quatre ou cinq, mixtes, et distribués de façon à ce que toutes les parties soient représentées dans chaque groupe. Ils sont formés par quatre personnes, dont deux ont déjà été évoquées : Elke Freitag, célibataire, directrice des études, et Jeannette Emmenegger, mère de trois enfants, qui exerce la fonction de mentor (selon ses propres termes, elle est responsable de l’accompagnement spirituel, des exercices, des retraites et de tout ce qui touche à la spiritualité ; nous appellerions cela direction de conscience). Il y a encore une religieuse et enfin un prêtre, qui exerce la fonction de recteur. C’est comme si l’UBS confiait la formation des employés de banque à un spécialiste des bicyclettes, une sage-femme, une jardinière d’enfants et un gérant de succursale, me semble-t-il…

Quelle différence avec les séminaires de la Tradition ! Car, en matière de formation sacerdotale, il suffit de se reporter au concile de Trente. Il avait clairement reconnu qu’une des raisons qui avaient conduit à la Réforme au XVIe siècle, était l’insuffisance de la formation des prêtres. Afin d’y remédier, les Pères du concile avaient eu à cœur de fonder des séminaires pour la formation du clergé. Grâce à ces réformes introduites par le concile, on assista à un véritable épanouissement de l’Eglise catholique.

Et c’est dans l’esprit de ce glorieux concile que Mgr Marcel Lefebvre avait conçu « sa » formation sacerdotale. Un court extrait du règlement des séminaires de la Fraternité rend témoignage de l’orientation surnaturelle de notre fondateur : « (Les séminaristes) auront à cœur de faire du Sacrifice eucharistique l’âme de leur vie sacerdotale et donc de leur vie d’aspirants au sacerdoce. Toute leur vie de prière et leurs exercices de religion s’orienteront vers le sacrifice de la Messe. Les prières de la journée, l’oraison exprimeront leur désir de s’offrir à Dieu avec Jésus-Hostie, de participer à ses souffrances expiatrices, de s’unir à sa louange et à ses actions de grâces. »

Au terme de cet examen, on ne peut que penser à la parole de Notre-Seigneur : « Vous les reconnaîtrez à leurs fruits »7. Chercher des pistes nouvelles pour l’Eglise en se détournant résolument de la sagesse de sa Tradition, c’est s’aveugler définitivement. Voyez l’évêché de Bâle, tout de même le plus grand de Suisse ! Il n’a compté qu’une seule ordination sacerdotale en 2019 ! Alors, toutes ces revendications du professeur Kranemann en vue d’une « transformation de la messe » et tous les commentaires qu’on a pu en faire ne peuvent qu’aggraver la situation et stériliser les vocations. Aucun jeune homme ne sera poussé à embrasser une pareille carrière sacerdotale, j’en mets ma main au feu.

Mais restons humbles et modestes ! Même si le nombre des fidèles de la Tradition n’a rien à voir avec le nombre des catholiques d’un diocèse, il faut constater que nous-mêmes, nous n’avons eu en 2019 aucune ordination pour le district de Suisse. Nous nous réjouissons cependant de voir que quatre jeunes de notre pays entrent cet automne au Séminaire du Sacré-Cœur de Jésus à Zaitzkofen. Etre formé au sacerdoce dans la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X est une des plus grandes grâces qu’un homme d’aujourd’hui puisse recevoir ! Seigneur, donnez-nous beaucoup de saints prêtres !

Abbé Pascal Schreiber

  • 1. Catéchisme catholique des diocèses d’Allemagne, 1955, chapitre 10.
  • 2. 2019, cahier 5, pages 13 à 16.
  • 3. Lc 22, 19.
  • 4. Mt 20, 25-27.
  • 5. Tiré d’un article Le grégorien et une « juste » conception de l’Eglise, 2012.
  • 6. Liturgisches Handlexikon, 1923.
  • 7. Mt 7, 16.