Paul VI et la réforme liturgique : une responsabilité écrasante

27 Novembre, 2018
Provenance: fsspx.news

Le nom de Paul VI est attaché à la réforme liturgique. À partir de février 1964, sous la haute main d’Annibale Bugnini, un Consilium pour l’exécution de la réforme liturgique se charge d’appliquer la Constitution conciliaire sur la liturgie, Sacrosanctum Concilium, promulguée le 4 décembre précédent.

Une avalanche de décrets modifie alors la liturgie traditionnelle : entre 1965 et 1969, le latin est remplacé, les autels retournés, les concélébrations introduites, trois canons eucharistiques sont composés, la communion dans la main se répand tandis que sont supprimés les prières au bas de l’autel, les prières léonines, l’Offertoire ou encore le dernier Évangile. La messe de Paul VI, c’est d’abord cela : une liturgie en réforme permanente.

Finalement, une recomposition prenant acte de ces modifications est promulguée le 3 avril 1969, qui voit la naissance du Novus Ordo Missae (NOM). C’est ce qui est communément appelé la « messe de Paul VI », en son stade achevé et obligatoire.

Quel rôle Paul VI a-t-il tenu dans cette réforme ?

« Le pape Paul VI dit la messe de saint Pie V tous les jours dans son oratoire privé ». Aujourd’hui, la naïveté d’une telle assertion paraît évidente, mais non pas pour certains qui la colportaient dans les années 70, voulant croire à un pape manœuvré par le secrétaire du Consilium. D’ailleurs, au témoignage de Mgr Lefebvre, Amleto Cicognani, Secrétaire d’Etat en février 1969, s’était écrié un jour : « Le père Bugnini peut se rendre dans le bureau du Saint-Père et lui faire signer tout ce qu'il veut ! » Signe que le pape aurait été manipulé ?

Il ne le semble pas. Au contraire, Paul VI suivit de près les travaux du Consilium : il donnait ses avis, annotait les projets, manifestait ses préférences. Il promulgua volontiers tous les décrets liturgiques et, devant les cardinaux réunis en consistoire le 24 mai 1976, au plus fort de la « bataille de la messe » (Jean Madiran), le pape interdisait le missel de saint Pie V au profit exclusif de la nouvelle liturgie. La « messe de Paul VI » est bien la sienne.

Deux caractéristiques de la nouvelle pratique liturgique

La réflexion du cardinal Cicognani est très instructive. Il voit les réformes tellement divergentes de la lettre et de l’esprit liturgique de l’Eglise, qu’il en conclut que le pape ne peut pas les vouloir vraiment librement. Il rejoint ici la « naïve » opinion populaire du pape boudant le Novus Ordo. Car il faut bien reconnaître que, objectivement, la pratique quotidienne de la messe de Paul VI a de quoi stupéfier. Deux constantes se dégagent en effet de la pratique liturgique postconciliaire :

– les différences entre célébrations devenues « à la carte » : prêtres, animateurs liturgiques et simples fidèles réinventent la messe par des modifications continuelles dans les textes et les rites au point que Paul VI conclue, lors de l’audience du 3 septembre 1969 : « On ne pourrait plus parler de pluralisme (…) mais de divergences, parfois non seulement liturgiques, mais substantielles, (...) désordre, germes de confusion et de faiblesse ».

– la disparition du sacré et l’extinction de l’esprit religieux, véritable « sécularisation » selon Jacques Maritain : table dépouillée en guise d’autel, pain ordinaire, lecteurs et animateurs, commentateurs et servantes (?) de messe sans habits liturgiques, prêtres déambulant dans la nef, universel brouhaha de témoignages, bavardages, chants profanes à la guitare (parfois électrique), tam-tams et batteries, sonorisation avec des chansons à la mode, assistance assise ou debout – rarement à genoux –, embrassades juste avant la communion distribuée par des laïcs et reçue à la va-vite dans la main...

Comment accorder cela avec l’acte le plus sublime de la vertu de religion où Jésus-Christ se sacrifie à l’autel comme jadis sur la Croix ? Dans les décrets signés par Paul VI, Amleto Cicognani discernait-il ces spectacles, devenus habituels dans les églises catholiques ? Son effarement est alors bien compréhensible.

De simples abus ou la conséquence d’une dynamique constitutive du nouveau rite ?

« Ce sont des abus et des excès, dira-t-on, qui ne correspondent pas à l’édition typique que, seule, le pape a promulguée ». Sans doute, convenons-en. Pourtant il faut relever que ces abus et excès sont répandus universellement, comme une propriété du Novus Ordo, comme si la « messe de Paul VI » se prêtait, par sa nature même, à ces désordres. Dès lors ils apparaissent comme appartenant à la ligne même de la liturgie de Paul VI, à son dynamisme.

En fait, la diversité est un paramètre de la réforme voulue. Le concile Vatican II a prévu d’intégrer dans la liturgie « les qualités [ornamenta] et les dons des diverses nations et peuples », et aussi les « différences légitimes et les adaptations à la diversité des assemblées, des régions, des peuples, surtout dans les missions », cela « à partir des traditions et de la mentalité de chaque peuple » (Sacrosanctum concilium, n°37-40). Il a décidé de constituer des « rituels particuliers adaptés aux nécessités de chaque région » (n°63), des « prières communes, prières des fidèles » (n°53), universelles, composées, inventées à chaque messe. Le Concile donne aussi pouvoir aux Conférences épiscopales et aux simples évêques diocésains d’adapter les rites aux cultures locales en lançant si besoin des expérimentations (n°22, 40, 57…). Le Novus Ordo Missae lui-même comporte quatre puis cinq canons ajoutés en 1975, et laisse des possibilités de choix aux célébrants pour d’autres prières et rites.

Une liturgie désacralisée

Quant à la perte du sacré, elle s’inscrit aussi dans l’Ordo Missae de Paul VI. Ainsi, la présence réelle du Corps et du Sang de Jésus-Christ est littéralement oblitérée par la suppression de tous les actes d’adoration (génuflexions des fidèles et du prêtre ; il n’en reste plus que trois en tout), le côté facultatif des purifications des ciboires, calices, patènes et des doigts qui ont touché le Corps du Christ, l’absence de dorure des vases sacrés, la disparition du plateau de communion, de la communion et de l’action de grâces à genoux, des prescriptions si l’Hostie tombe à terre ou si le Sang se renverse, la permission d’user du pain habituel et non pas azyme, l’absence de bénédiction des ornements ou des linges sacrés, etc. Tout concourt à la vulgarisation et à l’effacement du caractère sacré de la liturgie.

Paul VI voulait la simplification des rites pour en accroître la clarté. Pour ce faire, il a complétement méconnu ce principe liturgique rappelé par le Catéchisme du concile de Trente (ch. 20, § 9) : aucune disposition n’est « inutile et superflue, mais toutes ont pour but de faire briller davantage la majesté d’un si grand sacrifice et de porter les fidèles, par les signes salutaires et mystérieux qui frappent la vue, à la contemplation des choses divines voilées dans le sacrifice ». Le résultat fait croire, pour le moins, à une extrême imprudence et à une tragique inconséquence.

Il faut conclure que les excès et les abus ne sont que la conséquence de l’oubli des principes liturgiques et du dynamisme intrinsèque à la pratique moderne de la liturgie. Ils ont pour fondement les prescriptions contenues dans le Novus Ordo Missae. Mais il y a plus.

Le cœur de la messe attaqué

L’examen du rite de Paul VI montre aussi que l’essence de la messe a été atteinte gravement.

Tout d’abord, l’Institutio generalis (introduction au nouveau missel) dans sa première mouture définit la messe comme « synaxe [repas] sacrée ou rassemblement du peuple de Dieu sous la présidence du prêtre pour célébrer le mémorial du Seigneur » (n°7). Une telle définition comporte :

– une double omission : 1) l’identité entre la croix et la messe, celle-ci réactualisant la mort du Christ de façon non sanglante ; 2) la nature sacrificielle de la messe, réalisée par la séparation sacramentelle du Corps et du Sang de Jésus-Christ aux deux consécrations prononcées par le prêtre. Le concile de Trente dit que la messe est « vraiment et proprement » sacrifice, qui applique les mérites de la Croix pour quatre buts, dont spécialement la gloire de Dieu et l’effacement des péchés des hommes (propitiation). La messe manifeste ainsi que la mort du Christ est l’unique sacrifice qui sauve les hommes. Ces deux omissions sont graves.

– une double affirmation : la messe est 1) un repas et 2) un mémorial, ce qui est contradictoire avec la notion de sacrifice sacramentel. D’abord parce qu’un mémorial suppose l’absence réelle de la personne dont on fait mémoire, alors que le sacrement est le signe efficace et producteur d’une personne ou d’une chose réellement présente et active. Ensuite, parce que la messe n’est pas un repas : même la communion, où sont consommés le Corps et le Sang de Jésus-Christ, n’a qu’une lointaine ressemblance avec un repas, puisque la communion est l’accomplissement du sacrifice par la destruction de la victime par voie de manducation. Si la liturgie parle de banquet sacré, ce n’est pas pour réduire la messe à un simple repas.

Cette définition erronée de l’Institutio généralis est extrêmement grave. Par ses omissions et ses contradictions, la nouvelle messe rend incompréhensible ce que fait le prêtre à l’autel. Dès lors, tous les égarements sont possibles.

Une fausse définition incarnée dans le Novus Ordo

Cette fausse définition de la messe est très exactement vérifiée par les rites du Novus Ordo Missae.

En effet, toute allusion précise au sacrifice a disparu. A commencer par la disparition de la première partie pourtant essentielle au sacrifice : l’Offertoire, qui met la victime à la disposition de Dieu avant de Lui être sacrifiée. Le nouveau rite a substitué à l’Offertoire de simples louanges à Dieu pour ses bienfaits, utilisant des formules de benedicite en usage dans la synagogue. Cette disparition pose un problème théologique certain.

Il en est de même des autres parties du rite où ont disparu de très nombreuses expressions du sacrifice : crucifix d’autel, signes de croix, mots d’hostie, de victime, de sang livré, etc. C’est à cause de cette mise sous silence du caractère sacrificiel de la messe que le frère Thurian de Taizé (une communauté protestante installée en Bourgogne) a pu dire que plus rien n’empêchait désormais catholiques et protestants de célébrer ensemble (La Croix du 30 mai 1969). Le Novus Ordo Missae favorise ainsi l’œcuménisme, qui en est une dimension essentielle.1 

On comprend la conclusion que les cardinaux Ottaviani et Baci donnaient en 1969 dans Le bref examen critique de la Nouvelle Messe : « Le NOM, si l’on considère les éléments nouveaux, susceptibles d’appréciations fort diverses, qui y paraissent sous-entendus ou impliqués, s’éloigne de façon impressionnante, dans l’ensemble comme dans le détail, de la théologie catholique de la sainte messe telle qu’elle a été formulée à la XXIIe session du Concile de Trente ».

La liturgie romaine avait été réformée par Pie V pour exposer les dogmes définis à Trente ; concile et messe étaient intrinsèquement liés par le principe Lex orandi lex credendi : Que la règle de la croyance fixe la règle de la prière. Attenter au rite de la messe romaine antique ne peut que corrompre la foi de l’Eglise...

Au principe de la réforme liturgique de Vatican II

Reste la question de savoir pourquoi une telle réforme a été entreprise. La réponse est donnée par le concile Vatican II que cite la constitution Missale Romanum instituant la nouvelle messe : « Cette participation pleine et active de tout le peuple est ce qu'on doit viser de toutes ses forces dans la restauration et la mise en valeur de la liturgie. » (Sacrosanctum Concilium n°14). D’où la langue vernaculaire comprise de tous, les rites simplifiés donnant « avec plus de clarté les réalités saintes qu’ils signifient », la multiplication des lectures de la Bible (n°21), etc. C’est au nom de la « participation active des fidèles » que la réforme a été entreprise. Que signifie cette expression ?

Il ne s’agit pas seulement de la multiplication des cantiques et des prières des fidèles. Ce n’est ici que l’enveloppe. Il s’agit plutôt d’une activité vraiment propre : « Les fidèles constituent le Peuple Saint (…) pour rendre grâce à Dieu et pour offrir la victime sans tâche » (Institutio generalis, n°62), le prêtre étant réduit à être le président de l’assemblée. Il y a là une inversion complète : les fidèles ne s’unissent plus au sacrifice sacerdotal, mais le prêtre présente à Dieu le culte offert par les baptisés (Sacrosanctum Concilium, n°48). Le Concile parle ici du « sacerdoce commun » des fidèles qui « participe de l’unique sacerdoce du Christ » (Constitution sur l’Eglise Lumen gentium, n°10).

La liturgie de Paul VI s’adapte à la théologie du Concile qui conçoit le culte comme émanant du cœur des fidèles, la hiérarchie n’exerçant plus qu’une sorte de contrôle, veillant à l’organisation du culte en s’adaptant aux cultures des croyants et aux initiatives laissées aux laïcs qui « vivent leur foi ». Telle est la raison théologique du bouleversement liturgique.

Paul VI a fait sienne cette théologie dès sa vocation, en 1913 chez les bénédictins de Chiari. Dès 1931 et 1932, il simplifiait la liturgie de la Semaine Sainte pour favoriser la « participation active » des étudiants de la Fédération universitaire catholique italienne (FUCI). Il adhérait au mouvement liturgique de dom Beauduin et prenait pour confesseur et maître le père Giulio Bevilacqua (1881-1965), l’un de ses propagateurs, qu’il nommera d’ailleurs au Consilium, parmi les principaux artisans des réformes, peu avant sa mort. Lors du Concile, le 11 novembre 1962, le futur Paul VI n’était intervenu que pour approuver le schéma sur la liturgie...

Et s’il constate, à partir de 1966, l’affolant chaos liturgique dans lequel est plongée l’Eglise, il ne saurait remettre en cause les principes qui en sont la cause. Comment aurait-il pu le faire ? Ils ne sont rien d’autres que ses propres principes, ceux du « culte de l’homme » et de « l’humanisme plénier »2 , auxquels s’identifient les principes de la nouvelle liturgie.

Abbé Nicolas Portail

 

Bibliographie :

Le Rôle de G. B. Montini-Paul VI dans la réforme liturgique, Instituto Paolo VI, Brescia-Rome, 1987, XI-86 pages.

La messe en question. Autour du problème de la réforme liturgique, Actes du Ve congrès théologique de Si si No no, Paris, 2002, 505 pages (sur les principaux problèmes du NOM).

Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X, Le problème de la réforme liturgique. La messe de Vatican II et de Paul VI, s. l., 2001, 125 pages (sur la théologie nouvelle de la messe).

Cardinaux Ottaviani et Bacci, Bref examen critique de la Nouvelle Messe (première analyse donnant le détail des modifications des rites ; multiples éditions depuis 1971).

Yves Chiron, Paul VI, Paris, 2008, 325 pages (pour les notations historiques).

Philippe Chenaux, Paul VI, le souverain éclaté, Paris, 2015, 346 pages (rédigé en vue de la canonisation).

  • 1. Cf. Grégoire Celier, La dimension œcuménique de la réforme liturgique, Fideliter, 1987.
  • 2. Paul VI, discours de clôture du Concile, 8 décembre 1965 ; Lettre encyclique Populorum progressio, 1967.