Mgr Lefebvre et les Chevaliers de N.-D. valaisans

Tandis que Mgr Marcel Lefebvre cherchait du côté de Fribourg des maisons susceptibles de recevoir des séminaristes et de leur procurer une bonne formation, cinq laïcs achetaient le domaine d’Ecône afin que ce site demeure un lieu spirituel. Mais comment le lien se fit-il entre eux ? C'est par l'Ordre des Chevaliers de Notre Dame qui avait fait d'Ecône les locaux de leur Préceptorat de Sion…

C'est dans le cadre des Coopérateurs Paroissiaux du Christ Roi (CPCR) et de leurs retraites de Chabeuil ou de Grolley que quelques Valaisans firent connaissance de l'Ordre des Chevaliers de Notre Dame (Militia Sanctae Mariae ou OND) : « En Valais, nombreux sont les hommes "réengendrés" par les exercices spirituels de saint Ignace grâce au Père Barrielle et à ses confrères CPCR , parmi eux, Roger Lovey, avocat, membre des chevaliers de Notre Dame comme ses amis Gratien Rausis et Alphonse Pedroni »1.

L'adoubement de Roger Lovey

Il faut cependant mentionner que ces trois acheteurs d'Ecône n'étaient pas membres de l'Ordre au même titre. En effet, on n’y entrait pas par simple adhésion. Le postulant était reçu écuyer, après une formation de trois mois minimum. Après un an ou davantage, l’écuyer pouvait être présenté au commandeur pour la profession et l’adoubement. Celui-ci réunissait les chevaliers en Chapitre d’Honneur et décidait de son admission.

Ainsi, parmi les acheteurs d'Ecône, Roger Lovey reçut le manteau blanc, émit les trois vœux privés de Conversion des mœurs, de Fidélité à l’Ordre et de Défense de l’Eglise et fut armé chevalier lors du chapitre général d'août 1968 ; tandis que Gratien Rausis y était reçu comme frère d’armes. A la même occasion, Mme Lovey devint "dame" de l’Ordre et Mme Rausis "sœur" de l’Ordre.2 Gratien Rausis parlait d'Alphonse Pedroni comme d’un membre de l'OND au même titre que lui, mais les archives consultées n'en disent rien. Etait-il simplement postulant ?

Mais il est par contre mention de l'érection du Préceptorat de Sion en juin 1968 et de la tenue de réunions à Ecône : à Pâques 1969 notamment pour un chapitre international sous la présidence du Maître, le Colonel de Penfentenyo, et en présence de Mgr Adam, évêque de Sion et Prélat de l’Ordre pour la Suisse3.  Alphonse Pedroni y prit part aux côtés de ses amis et "copropriétaires" Roger Lovey et Gratien Rausis.

Mgr Lefebvre et l'OND

A Fribourg, parmi les premiers séminaristes, il y avait des membres de l’OND. Mgr Lefebvre eut alors l'idée de consulter l’OND sur un projet de chevaliers-prêtres qui dépendraient de Mgr Michon, évêque de Chartres et Protecteur de l'Ordre. Dans l'introduction du diaire d'Ecône, Mgr Lefebvre écrit : « Je faisais part de cette proposition au colonel de Penfentenyo, grand Maître de l’Ordre. La réponse fut lente à élaborer et elle revint pratiquement négative. Cependant, très aimablement, le grand Maître me suggérait de prendre contact avec les chevaliers du Valais qui avaient un immeuble qui pourrait être utilisé comme séminaire ».4

Par son ami et condisciple de séminaire l'abbé Henri Bonvin, curé de Fully en Valais, l'archevêque se fait inviter à prêcher, fin mars 1969, un carême à Monthey et une retraite de communion à Fully. Sur place, il explique à l'abbé Bonvin son projet de séminaire ; il n'a pas encore décidé de le commencer à Fribourg, on lui a parlé d'une maison en Valais. Henri Bonvin saisit immédiatement qu'il s'agit d'Ecône. A la fin de la messe du lendemain, distribuant la sainte communion, il souffle au passage à son paroissien Roger Lovey : « Viens me trouver à la cure après la messe ! ».5

Mgr Lefebvre à Ecône

Maître Lovey convoqua alors à Ecône Gratien Rausis et Marcel Pedroni et c'est ainsi qu'un jour de la Semaine Sainte 1969 Mgr Lefebvre fit pour la première fois la connaissance de cette maison. L'archevêque est séduit par le calme solitaire de l'endroit et l'austérité religieuse de la maison : « Eloignée de tout centre important, je la jugeais vraiment impropre à un séminaire, mais très adaptée à un genre de noviciat. (…) Je demandais à ces messieurs de me laisser le temps de réfléchir et si possible de me donner une option pour une année. Ils acceptèrent volontiers jusqu'en octobre 1970 ».6

Vers le 20 décembre 1970, les cinq propriétaires furent convoqués d'urgence. « On nous annonça que la décision était prise d'installer le séminaire à Ecône… Mgr Lefebvre nous dit toutefois qu'il n'entreprendrait rien sans l'autorisation de Mgr Adam ». Une entrevue fut fixée  au 26 décembre 1970. « Le lendemain de cette audience, Mgr Lefebvre nous déclara que notre évêque était d'accord ».7

Un certain nombre de vocations vinrent encore de l’OND lui-même ou de ses proches. Mais en 1970 apparaît aussi le problème de la Nouvelle Messe que Mgr Lefebvre refuse de célébrer et que l'OND défend dans une "Note doctrinale sur le nouvel Ordo Missae" : « Le nouvel Ordo, s’il apporte des changements notables dans la manière de célébrer la Messe, ne constitue en aucune façon une subversion de la liturgie traditionnelle. Notre Messe catholique reste ce qu’elle a toujours été : le renouvellement du sacrifice de la Croix ».

Les prélats de l'OND se distanciaient de Mgr Lefebvre et félicitaient les auteurs de cette note. Mgr Michon, en date du 9 février 1970, en fit l'éloge en ces termes : « Je me réjouis de la teneur de la Note sur la Messe. Je craignais que plusieurs dans l’Ordre ne suivent les consignes que diffusent certaines feuilles, au mépris de la vérité et de l’autorité du Souverain Pontife. La prise de position des chevaliers de Notre-Dame ne peut avoir que des conséquences bénéfiques ».

Mgr Adam manifesta lui aussi son approbation : « L’auteur a exprimé avec beaucoup de bonheur ce que nous pensions en notre cœur et conscience, et que nous avons soutenu toutes les fois que l’occasion s’en est présentée. Il a fait ressortir le caractère sincèrement catholique de la nouvelle Messe, et il a eu le courage d’émettre des souhaits pertinents avec les explications désirées, sur certains passages qui réclamaient des éclaircissements. Il faut louer l’insistance qu’il a mise à réclamer l’obéissance respectueuse au Saint-Père, car il faut absolument nous en tenir à la doctrine et à la législation du Souverain Pontife Paul VI ».8

La condamnation du chevalier Roger Lovey

L’attitude du Magistère de l’Ordre sur cette question provoqua la déception d'un certain nombre de frères français et suisses. Roger Lovey et Gratien Rausis comprenaient les positions de Mgr Lefebvre et y adhéraient. Ils se séparèrent donc de l'OND. Roger Lovey défendit de sa plume la position de l'archevêque français dans différents journaux. Ses prises de position déplurent aux autorités de l'OND qui crurent de leur devoir, après la "suspens à divinis" frappant Mgr Lefebvre en 1976, de réunir, à l’abbaye d'Hauterive, un Chapitre de justice à l’encontre du chevalier Lovey.

Le Chapitre de Justice, qui eut lieu le 5 mars 1978, ne put que déclarer « le chevalier Roger Lovey non coupable de manquement au vœu de défense de l’Eglise et l’acquitta de ce chef, mais le déclara coupable de manquement au vœu de fidélité à l’Ordre et à la discipline ordinaire de la Militia Sanctae Mariae. Il le condamnait à la mise en congé pour une durée de un an ».

Passé ce délai, le chevalier Roger Lovey avait trois mois pour demander au Maître à reprendre rang dans la Militia Sanctae Mariae, après avoir promis soumission quant aux faits qui lui sont reprochés et obéissance pour l’avenir. Il ne le fit pas. C'est ainsi que sa peine fut commuée en perte de la Maison, sans dégradation chevaleresque. Roger Lovey a donc vécu, auprès de Mgr Lefebvre dont il était devenu intime, les mêmes condamnations que le fondateur du séminaire d’Ecône, et ceci pour les mêmes motifs : la fidélité à la Messe traditionnelle et la condamnation du nouveau rite comme « s'éloignant dans l'ensemble comme dans le détail de la théologie catholique »…

Jusqu'au bout, Maître Lovey restera un fidèle chevalier, défenseur de l'Eglise et de sa Tradition, aux côtés de Mgr Lefebvre. C'est grâce à lui que la section suisse d'Una Voce Helvetica prit fait et cause pour défendre les sacres épiscopaux du 30 juin 1988. Au moment d'achever sa course ici-bas, Me Lovey apprit la création d'une branche traditionnelle de l'OND et adressa un courrier d'encouragement à leurs initiateurs.

L'adoubement de Gratien Rausis

C’est à l'occasion du 25e anniversaire de la Fraternité, le 1er novembre 1995 à Ecône, que des liens furent noués entre Gratien Rausis et la branche traditionnelle de l’Ordre. La rupture de 1970 l’avait privé de l’adoubement mais la Providence voulait lui permettre de faire profession avant de mourir. Il reçut la Benedictio Novi Militis de S. Exc. Mgr de Galarreta à Tours les 10 et 11 octobre 1997, fête de la Maternité divine de la Très Sainte Vierge et prit ensuite une part active dans l'obédience traditionnelle.

C'est ainsi que l'on put voir, le jour de son enterrement, aux côté de Mgr Fellay, toute une délégation de chevaliers, donats et écuyers français et suisses. Il voulut être enseveli dans son manteau blanc de chevalier de Notre Dame : il fut ainsi exposé au cimetière de Sion. A ses obsèques à Ecône, le drapeau de l’Ordre et l’épée des adoubements furent déposés sur son cercueil.

abbé Claude Pellouchoud

article paru dans le bulletin Le Rocher c'est le Christ n° 52 - avril - mai 2008

  • 1. Bernard Tissier de Mallerais, Marcel Lefebvre, une vie, pp. 445-446.
  • 2. La Vie de l’Ordre N° 22 du 12 janvier 1969.
  • 3. La Vie de l’Ordre N° 26 (fév. 1970).
  • 4. Diaire d'Ecône 1970-1971, Introduction de Mgr Lefebvre.
  • 5. Bernard Tissier de Mallerais, Marcel Lefebvre, une vie, p. 448.
  • 6. Bernard Tissier de Mallerais, Marcel Lefebvre, une vie, p. 449.
  • 7. Roger Lovey, Nouvelliste et FAV, 16 janvier 1975. Le passage de l'année de spiritualité "genre noviciat" à l'établissement d'un "séminaire intégral" à Ecône, ainsi que l'acceptation de Mgr Adam, mériteraient d'être mieux expliqués. Comme cette question ne touche par directement notre sujet, nous renvoyons nos lecteurs à l'ouvrage de Mgr Tissier de Mallerais déjà cité.
  • 8. Capitulaire Doctrinal N° 2, Supplément. à Défense du Foyer , N° 111, février 1970.