L’Eucharistie, la merveille des merveilles

Un mercredi de l’année 1900, je conduisais en promenade les séminaristes d’Angers dont j’étais alors le supérieur avant que les décrets d’expulsion des prêtres de Saint-Sulpice nous eussent ramenés dans nos diocèses d’origine.
Nous arrivâmes, sur le bord de la Loire, à une petite bourgade qui s’appelle La Daguenière.
Les enfants nous regardaient passer. Tout à coup, l’un d’eux, un petit garçon de cinq ans, qui nous avait considérés avec une attention toute respectueuse, rentra dans la maison de ses parents et je l’entendis pousser ce cri d’admiration : « Oh ! maman, la messe qui passe ! »
Jamais je n’oublierai cette « parfaite louange » sortie de la bouche d’un petit enfant : ex ore infantiam perfecisti laudem ! Est-il possible de mieux exprimer la grandeur du prêtre ?
Un homme qui dit la messe ! C’est son glorieux privilège.

[Dom Chautard, Je suis prêtre, Ed. La croisade de la messe]

L’institution de l'Eucharistie

Qu’il est bon, le Seigneur Jésus! qu’il est aimant! Non content de s’être fait notre frère par l’Incarnation, notre Sauveur par la Passion, non content de s’être livré pour nous, il veut pousser l’amour jusqu’à devenir notre Sacrement de vie !
Avec quelle joie il a préparé ce grand et suprême don de sa dilection !
Avec quel bonheur il a institué l'Eucharistie et nous l’a léguée comme son testament !
Suivons cette divine sagesse dans la préparation de l'Eucharistie. Adorons sa puissance, s'épuisant elle-même dans cet acte d’amour.
Jésus révèle l’Eucharistie dès longtemps à l’avance.
Il naît à Bethléem, la maison du pain, domus panis. Là, il est couché sur la paille, qui semble alors porter l’épi du vrai froment.
A Cana et dans le désert, lorsqu’il multiplie les pains, c’est l’Eucharistie qu’il révèle: là aussi, Jésus promet l’Eucharistie. C’est une promesse publique, formelle.
Il jure avec serment qu’il donnera sa chair à manger et son sang à boire.
C’est la préparation éloignée.

Le moment vient de préparer plus immédiatement l’Eucharistie.
Ici, Jésus veut tout préparer lui-même. L’amour ne se décharge sur personne de ses obligations ; l’amour fait tout lui-même. C’est sa gloire.
Or, Jésus désigne la ville: Jérusalem, la ville du sacrifice de l’antique Loi.
Il désigne la maison : le Cénacle.
Il choisit les ministres de cette oeuvre: Pierre et Jean. Le disciple de la foi : Pierre, et le disciple de l’amour : Jean.
Il indique l’heure: la dernière de sa vie dont il pourra librement disposer.
Enfin il vient de Béthanie au Cénacle : il est joyeux; il active le pas; il lui tarde d’arriver. L’amour vole au-devant du sacrifice.
Mais voici l’institution de l’auguste Sacrement. Quel moment ! L’heure de l’amour a sonné; la Pâque mosaïque va se consommer ; l’Agneau véritable va remplacer la figure; le Pain de vie, le Pain vivant, le Pain du ciel, remplace la manne du désert. Tout est prêt ; les Apôtres sont purs : Jésus vient de leur laver les pieds. Jésus s’assied modestement à table : il faut manger la nouvelle Pâque assis, dans le repos de Dieu.
Il se fait un grand silence : les Apôtres sont attentifs: ils regardent.
Jésus se recueille en lui-même ; il prend du pain dans ses mains saintes et vénérables, lève les yeux au Ciel, rend grâces à son Père de cette heure si désirée, étend la main, bénit le pain.
Et pendant que les apôtres, pénétrés de respect, n’osent demander la signification de ces symboles si mystérieux, Jésus prononce ces ravissantes paroles, aussi puissantes que la parole créatrice: Prenez et mangez, ceci est mon corps. Prenez et buvez, ceci est mon sang.
Le mystère de l’amour est consommé. Jésus a accompli sa promesse. Il n’a plus rien à donner que sa vie mortelle sur la croix ; il la donnera, et il ressuscitera pour devenir notre Hostie perpétuelle de propitiation, Hostie de communion, Hostie d’adoration.
Le Ciel est ravi à la vue de ce mystère, La Très Sainte Trinité le contemple avec amour. Les Anges l'adorent, saisis d'admiration.
Et de quels frémissements de rage ne sont pas saisis les démons dans les enfers !
Oui, Seigneur Jésus, tout est consommé! Vous n’avez plus rien à donner à l’homme, pour lui prouver votre amour. Vous pouvez mourir maintenant ; vous ne nous quitterez pas, même en mourant. Votre amour est éternisé sur la terre ; retournez dans le Ciel de votre gloire, l’Eucharistie sera le Ciel de votre amour.
Hélas ! si l’amour de Jésus au Très Saint Sacrement ne gagne pas notre coeur, Jésus est vaincu! Notre ingratitude est plus grande que sa bonté; notre malice est plus puissante que sa charité ! Oh! non, mon bon Sauveur, votre charité me presse, me tourmente, me lie.

La merveille de Dieu

Si l’Eucharistie est l’oeuvre d’un amour immense, cet amour a eu à son service une puissance infinie: la toute-puissance de Dieu.
Saint Thomas appelle l’Eucharistie la merveille des merveilles, maximum miraculorum.
Il suffit, pour s’en convaincre, de méditer ce que la foi de l’Eglise nous enseigne sur ce mystère.
La première des merveilles s’opérant en l’Eucharistie est la transsubstantiation: Jésus d’abord, les prêtres ensuite, par son ordre et son institution, prennent du pain et du vin, prononcent sur cette matière les paroles de la consécration, et aussitôt toute la substance du pain, toute la substance du vin disparaît, elle est changée au Corps sacré et au Sang adorable de Jésus-Christ!
Sous l’espèce du pain comme sous celle du vin se trouve véritablement, réellement et substantiellement le Corps glorieux du Sauveur.
Du pain, du vin, il ne reste que les apparences : une couleur, une saveur, une pesanteur ; pour les sens, c’est du pain, c’est du vin : la foi nous dit que c’est le Corps et le Sang de Jésus, voilés sous les accidents qui ne subsistent que par un miracle. Miracle que peut seul opérer le Tout-Puissant, car il est contre les lois ordinaires que les qualités des corps existent sans les corps qui les soutiennent. C’est là l’oeuvre de Dieu ; sa volonté est leur raison d’être comme elle est la raison de notre existence. Dieu peut tout ce qu’il veut : ceci ne lui demande pas plus d’effort que cela.
Voilà la première merveille, de l’Eucharistie.

Une autre merveille, contenue dans la première, c'est que ce miracle se renouvelle à la simple parole d’un homme, du prêtre, et aussi souvent qu’il le veut. Tel est le pouvoir que Dieu lui a communiqué; il veut que Dieu soit sur cet autel, et Dieu y est ! Le prêtre fait absolument la même merveille qu’opéra Jésus-Christ à la Cène Eucharistique, et c’est de Jésus-Christ qu’il tient son pouvoir, en son nom qu’il agit.
Notre-Seigneur n’a jamais résisté à la parole de son prêtre.
Miracle de la puissance de Dieu : la créature faible, mortelle, incarne Jésus sacramentel !
Jésus prit cinq pains au désert : il les bénit, et les apôtres y trouvèrent de quoi nourrir cinq mille hommes : faible image de cette autre merveille de l'Eucharistie, le miracle de la multiplication.
Jésus aime tous les hommes ; il veut se donner tout entier et personnellement à chacun; chacun aura sa part de la manne de vie: il faut donc qu’il se multiplie autant de fois qu’il y a de communiants qui le veulent recevoir, et chaque fois qu’ils le voudront ; il faut, en quelque sorte, que la Table eucharistique couvre le monde. C’est ce qui a lieu par sa puissance : tous le reçoivent tout entier avec tout ce qu’il est, chaque Hostie consacrée le contient; divisez cette sainte Hostie en autant de parties que vous voudrez, Jésus est tout entier sous chacune des parties ; au lieu de le diviser, la fraction de l’Hostie le multiplie.
Qui pourra dire le nombre d’Hosties que Jésus a mises, depuis le Cénacle, à la disposition de ses enfants !
Mais non seulement Jésus se multiplie avec les saintes parcelles ; en même temps, par une merveille connexe à celle-là, il est à la fois en un nombre infini de lieux.
Aux jours de sa vie mortelle, Jésus n’était que dans un lieu, n’habitait qu’une maison: peu d’auditeurs privilégiés pouvaient jouir de sa présence et de sa parole ; aujourd’hui, au Très Saint Sacrement, il est partout à la fois pour ainsi dire. Son humanité participe en quelque sorte à l’immensité divine qui remplit tout. Jésus est tout entier en un nombre infini de temples et en chacun. C’est que, tous les chrétiens répandus sur la surface de la terre étant les membres du corps mystique de Jésus-Christ, il faut bien que lui, qui en est l’âme, soit partout, répandu dans tout le corps, donnant la vie, l’entretenant en chacun de ses membres.

[Saint Pierre Julien Eymard, Le très Saint Sacrement, Collection Les grands auteurs spirituels]