Pourquoi nous refusons la réforme liturgique

Pourquoi nous refusons d’appliquer la réforme liturgique de Vatican II

Le dimanche de Pâques 1983, notre fondateur a tenu à faire part d’une lettre de Rome qu’il avait reçue la veille pour lui demander en définitive d’accepter la réforme liturgique de Vatican II afin que Rome puisse nous donner la liberté de continuer à utiliser la liturgie traditionnelle.

(…) Pourquoi avons-nous, jusqu’à présent, refusé d’appliquer la réforme liturgique de Vatican II ? Précisément parce qu’elle nous semblait non conforme à ce que l’Église a toujours enseigné et à ce que cette Semaine sainte nous enseigne. En effet – ce n’est pas nous qui le disons – ce sont les auteurs eux-mêmes de la réforme liturgique de Vatican II qui disent que la messe, que la réforme liturgique a été faite dans un esprit œcuménique, et ils expliquent : « Cette idée œcuménique de la réforme signifie que nous devons tout faire pour enlever de la liturgie, des institutions de l’Église, des lois de l’Église, tout ce qui déplaît à nos frères séparés ». Voilà l’objet de l’œcuménisme.

Le saint sacrifice de la messe déplaît à nos "frères séparés"

Sans doute, disent-ils, « sans toucher à la doctrine ». Mais comment peut-on, sans toucher à la doctrine, changer dans notre liturgie, dans les institutions de l’Église, dans les lois de l’Église ce qui déplaît aux protestants ? Qu’est-ce qui déplaît aux protestants dans l’Église catholique ? Mais c’est sa doctrine, ce qu’elle enseigne ! C’est le saint sacrifice de la messe qui déplaît souverainement à Luther qui a dit que c’était une œuvre du diable. Pourquoi ? Parce que l’Église catholique affirme que le saint sacrifice de la messe est le sacrifice de la Croix renouvelé sur l’autel, pour la rémission de nos péchés ; ce que les protestants refusent et qu’ils nient. Pour eux, les péchés ont tous été remis au moment où Jésus a expiré sur le Calvaire, plus rien ne peut être fait après le Calvaire pour la rémission de nos péchés.

Mais nous, nous affirmons au contraire avec l’Église, avec le concile de Trente, que le saint sacrifice de la messe est un sacrifice propitiatoire, c’est-à-dire un sacrifice qui remet les péchés, qui applique les mérites de Notre Seigneur Jésus-Christ à chaque génération, à chacun d’entre nous. Si les mérites de la Croix ne sont pas appliqués à nous personnellement, comment pourrons-nous en bénéficier ? Notre-Seigneur l’a voulu justement, comme il l’a dit lorsqu’il a célébré la Pâque le Jeudi saint : « Hoc fácite in meam commemoratiónem. Refaites ce que j’ai fait, en souvenir de moi ».

Refaites : c’est un acte, c’est un sacrifice, le sacrifice que Notre-Seigneur venait de réaliser parmi les Apôtres. Notre-Seigneur demande que ce sacrifice soit continué, et le concile de Trente affirme : « Si quelqu’un dit que ces paroles "Hoc fácite in meam commemoratiónem" ne signifient pas que Notre-Seigneur a institué le sacerdoce à ce moment-là et qu’il a demandé aux Apôtres de continuer son sacrifice, qu’il soit anathème » . Par conséquent Notre-Seigneur a bien institué le sacerdoce en la sainte Cène. C’est ce que nous rappelait la liturgie de tous ces jours : le sacrifice de Notre-Seigneur. Il l’a fait à la Cène, il l’a réalisé sur la Croix et il nous demande tous les jours à nous, prêtres, qui avons le caractère sacerdotal, de répéter ses propres paroles « Hoc est corpus meum ; hic est calix sánguinis mei », afin que son sacrifice continue ici-bas.

On a enlevé de la messe tout ce qui était proprement catholique

Alors comment faire une liturgie qui plaise aux protestants, alors qu’ils nient que cette messe soit un sacrifice qui efface nos péchés ? A force de vouloir faire plaisir à nos « frères séparés », on a enlevé de la messe, on a énervé en quelque sorte tout ce qui était proprement catholique dans la messe afin de la rendre acceptable aux protestants. La meilleure preuve est qu’ils étaient présents au moment où l’on a fait cette transformation de la messe ; il y avait six pasteurs protestants qui ont contribué à l’élaboration de cette nouvelle liturgie.

Ils ont sorti ce nouvel Ordo Missæ qui est un Ordo que l’on dit œcuménique, qui ne signifie plus d’une manière précise que la messe est véritablement un sacrifice mais bien plus un repas, un simple repas où tout le monde est convié, un repas fait en mémoire de Notre Seigneur Jésus-Christ. Ce n’est plus l’acte sacrificiel réalisé par le prêtre qui réactue, qui remet en existence chaque fois le sacrifice de la Croix. Et par conséquent, cela énerve aussi la Présence réelle telle que l’Église l’entend, c’est-à-dire par transsubstantiation : la substance du pain est remplacée par la substance du Corps de Notre-Seigneur, la substance du vin est remplacée par la substance du Sang de Notre-Seigneur ; ce que les protestants nient. Ils disent bien qu’il y a une présence réelle, mais ce n’est pas la Présence réelle telle que l’Église l’affirme. L’Église a un respect infini de la sainte Eucharistie ; elle ne cesse d’adorer Notre-Seigneur présent dans la sainte Eucharistie, et tous les gestes de l’Église sont des gestes d’adoration de Notre-Seigneur.

La messe est devenue ambiguë, équivoque

Or, vous savez bien que dans la nouvelle liturgie, on se demande où se trouve encore le respect envers la sainte Eucharistie ! Où est l’adoration de la sainte Eucharistie ? Nous avons pu voir des cérémonies vraiment stupéfiantes, scandaleuses par rapport au respect de la sainte Eucharistie… Et qu’en est-il de la distinction du sacerdoce du prêtre et des fidèles ? Le prêtre a reçu un caractère spécial dans le sacrement de l’Ordre. Autant de principes fondamentaux de notre foi dans la sainte messe qui ne sont plus exprimés d’une manière claire. La messe est devenue ambiguë. Cette nouvelle messe est équivoque, alors nous l’avons refusée et nous avons continué la sainte messe qui est le cœur de l’Église, la source de toutes nos grâces, le pivot autour duquel gravite l’œuvre du salut des âmes. Les bénédictions de Dieu et toutes les grâces des sacrements nous viennent par le Calvaire, du Cœur de Notre Seigneur Jésus-Christ. Si nous venons à modifier ce qui est la source de toutes nos grâces, nous risquons de ne plus les recevoir, or nous en avons besoin pour le salut de nos âmes ! C’est d’une importance capitale, fondamentale !

Il semble qu’actuellement, à Rome, on s’aperçoive de cela, et tout doucement on veut revenir… Oui, mais revenir en nous demandant d’accepter cette nouvelle messe. Mais pourquoi ne l’avons-nous pas acceptée depuis le début si elle est acceptable ? Pourquoi ne pas la prendre définitivement si elle est acceptable ? Si nous l’avons refusée, c’est bien parce que nous avons pensé qu’elle était dangereuse et qu’elle risquait peu à peu de faire devenir protestants tous les catholiques ! Et c’est bien ce qui se passe. L’état d’esprit des fidèles qui assistent habituellement à ces messes, devient un esprit protestant. Ils n’ont plus la notion du sacrifice de la messe, ils n’ont plus la notion du péché, ils n’ont plus la notion du règne de Notre Seigneur Jésus-Christ, ils mettent toutes les religions sur le même pied : ils n’ont plus l’esprit catholique. Or, s’il y a quelque chose qui est affirmé au cours de ces magnifiques journées que nous avons vécues ces jours-ci, c’est la royauté de Notre Seigneur Jésus-Christ. Hier, lorsque le cierge pascal fut béni, le célébrant a dit : « Christus, Princípium et Finis. Le Principe et la Fin de toutes choses. Christus, Alpha et Oméga qui habet impérium per infiníta sæculórum. Qui règne pour tous les siècles des siècles, qui a tout le pouvoir sur nous, par les plaies duquel nous recevons les grâces de la vie éternelle ».

Les prêtres d’aujourd’hui ne savent plus ce en quoi ils croient

Voilà Notre Seigneur Jésus-Christ : il n’y a pas deux Christ, il n’y a pas deux Notre-Seigneur, il n’y a pas plusieurs dieux qui puissent nous sauver. Il n’y a que Notre Seigneur Jésus-Christ. C’est bien ce que nous avons compris au cours de ces journées : notre salut est dans Notre Seigneur Jésus-Christ. Alors nous comprenons l’importance de notre sainte messe, et c’est pour continuer ce sacerdoce dont vous avez besoin, mes bien chers fidèles qui êtes là présents, que vous voulez des prêtres qui donnent la grâce qui sauve vos âmes. Le salut des âmes, c’est la chose principale. Vous vous réjouissez de voir tous ces jeunes qui sont ici et qui viennent pour préparer leur sacerdoce, pour recevoir un véritable sacerdoce, car ils croient dans le saint sacrifice de la messe, ils croient en la Présence réelle de Notre-Seigneur dans l’Eucharistie, ils croient qu’ils vont offrir le sacrifice de la messe pour la rémission des péchés, la rédemption des âmes. Mais nous pouvons nous demander combien de prêtres y croient encore… A quoi croient encore les prêtres d’aujourd’hui ? On se le demande… Et eux-mêmes, sans soute, se le demandent. Ils ne savent plus ce en quoi ils croient. Si l’on en juge d’après les catéchismes qu’ils donnent aux fidèles, ils n’ont plus la foi catholique.

Voilà ce que je voulais vous dire, mes bien chers frères, en ce jour de Pâques, afin que vous compreniez le pourquoi d’Écône. Ce n’est pas pour nous opposer à Rome, ce n’est pas pour nous opposer aux évêques que nous existons, mais pour faire des prêtres, pour continuer l’Église, pour continuer le saint sacrifice de la messe, pour donner à vos âmes Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même dont vous avez besoin, par lequel vous êtes sauvés.

Mgr Marcel Lefebvre

(Homélie à Ecône, Pâques, 3 avril 1983)

texte paru dans Le Rocher c’est le Christ n°95 – juin – juillet 2015